Ce n’est qu’en la voyant dépérir à vue d’œil que j’ai compris qu’elle n’était pas éternelle. Condamnée par les médecins, elle a refusé tout traitement. Dès ce moment, je lui ai rendu visite chez elle tous les jours, la plupart du temps avec Frédérique. Il n’y avait personne d’autre dans notre entourage pour l’accompagner vers la mort. Ma tante Maude, péripatéticienne de son métier, ne s’est soustraite à ses « obligations professionnelles » qu’une seule fois pour lui rendre visite, quelques semaines avant son décès. Maude s’était assuré au préalable que je n’y serais pas. Elle était l’unique sœur de Marjolaine, et j’ai toujours senti qu’elle me vouait une antipathie viscérale, dont je ne saisissais pas la source.

       Pendant le déclin fulgurant de maman, je devinais parfois dans son regard qu’elle aurait préféré être seule avec moi, sans Fredou à mes côtés. Mais je crois qu’elle n’avait pas l’énergie de le demander, de l’exiger. Et moi, je ne me sentais pas la force de l’accompagner seul dans sa déchéance. Frédérique jouait pour moi un rôle de béquille, et ma mère semblait le comprendre. L’acceptait-elle ? Je crois plutôt qu’elle s’y résignait, tout comme elle s’était résignée à me « perdre », pour utiliser son expression, quand Fredou était entrée dans ma vie.

       Au cours des premières semaines de ma relation amoureuse, maman s’était montrée polie envers ma copine, sans plus. En sa présence, elle affichait un sourire figé de façade que je ne lui connaissais pas auparavant. Plus je passais de temps avec Frédérique, plus ma mère se montrait froide envers elle. Après quelques mois, elle ne la saluait plus. C’est pourquoi nous en vînmes à passer le plus clair de notre temps chez les parents de Fredou, où notre existence en tant que couple ne semblait pas poser problème.

       Je crois que Marjolaine n’acceptait pas que je vive par moi-même et pour moi-même, hors d’elle. Extrémiste de l’allaitement maternel, elle me donna le sein jusqu’à l’âge de cinq ans. Le souvenir traumatisant d’avoir tété les tétons de ma maman me hante toujours. Selon ma psy, cela frôlait l’inceste. Qu’on me comprenne bien, j’aimais ma mère. Mais maintenant qu’elle est morte, je tiens à me libérer des souvenirs oppressants qu’elle m’a laissés.

       À partir de l’âge de six ans, je fus le seul « homme » de sa vie. Après le divorce acrimonieux de mes parents, Marjolaine n’eût plus de relation amoureuse, du moins à ma connaissance. Pour elle, je n’étais pas que son enfant : elle me traitait comme son petit mari. C’était un complexe d’Œdipe inversé, toujours selon ma psy. Ma mère avait des attentes affectives démesurées et déplacées à mon endroit. Je devais constamment la rassurer et la complimenter sur sa féminité et sa beauté, une tâche lourde et désagréable pour un jeune garçon qui ne demandait qu’à penser à sa mère autrement. Au début de ma puberté, elle exigea que je me montre plus protecteur, galant et affectueux à son endroit, alors que tous mes amis semblaient avoir le loisir de vivre pleinement leur crise d’adolescence et de s’opposer à leurs parents. Dès que je rechignais à m’astreindre à ses désirs, Marjolaine se mettait à pleurer et me reprochait d’être un fils ingrat. Je cédais parfois à ce chantage. Mais j’y résistai souvent aussi, ce qui me valut de nombreuses gifles et claques derrière la tête; également des coups de pied et coups de poing. Marjolaine n’hésitait pas à me frapper et à m’engueuler vertement. Lorsque ses colères s’éteignaient, elle tentait de me faire croire qu’elle agissait ainsi pour mon bien. Je ne comprenais pas comment ma mère pouvait ainsi m’aimer et me détester en même temps.

       Mon père, lui, avait « refait sa vie » comme on dit maladroitement. Avant même que le divorce n’eut été prononcé, Gilbert s’était amouraché de Gina, une jeune femme vulgaire et sans éducation d’à peine 20 ans. L’année suivante, ils eurent une fille ensemble et ils quittèrent Trois-Rivières pour aller s’installer à Laval, en banlieue de Montréal. Je n’allais chez eux que deux week-ends par an, des séjours obligatoires qui me pesaient énormément, parce que je m’y sentais comme un intrus. Lors de ces visites, mon père me portait peu d’attention. Gina et lui étaient obnubilés par leur fille. Ma psy m’aida à définir ce que je ressentais alors, et que je ressens jusqu’à ce jour : du rejet.

       En fait, mon géniteur ne me consacrait exclusivement de son temps qu’une journée par année. C’était durant ses vacances d’été, généralement au mois de juillet. Il m’emmenait naviguer seul avec lui sur le lac Saint-Pierre dans son puissant hors-bord. Je garde des souvenirs et des sentiments mitigés de ces escapades. J’étais certes heureux que Gilbert m’accorde ainsi quelques heures. Seulement, je pense qu’il avait sciemment choisi cette activité parce qu’elle rendait ma présence moins pénible pour lui. Il buvait toute la journée, et son attention alcoolisée se portait davantage sur le pilotage du bateau que vers moi. Il tenait habituellement une bouteille de bière dans sa main gauche. Sa main droite servait à toutes les autres tâches, dont celle de maintenir le cap.

       Dans mon esprit d’enfant, le lac Saint-Pierre était vaste comme un océan, et je m’imaginais que les vagues y étaient aussi déchaînées qu’en haute mer. Cette certitude était confortée par le fait que de nombreux paquebots océaniques circulaient dans cet élargissement du fleuve Saint-Laurent.

       Sous l’effet de l’alcool, Gilbert aimait défier les lois de la physique en s’approchant très près de la coque des paquebots pour faire sauter notre petite embarcation sur la houle provoquée par leur passage. Je craignais constamment d’être projeté dans les eaux sombres du fleuve et avalé dans un tourbillon, sans que personne ne puisse venir me secourir, puisque je ne portais pas de veste de flottaison. Mais je n’en disais rien à Gilbert de crainte de ne pas paraître assez dur à ses yeux. J’aurais tout de même aimé qu’il beugle : « mets ta flotte ». Cela m’aurait donné l’occasion de protester et de m’opposer à lui virilement, avant de céder à son ordre en éprouvant secrètement un soulagement et un sentiment de sécurité.

       Aujourd’hui encore, je fais des cauchemars récurrents de nos tournées au Lac St-Pierre. Je me réveille habituellement en sueur, parfois en criant. Ma psy croit que c’est parce que je n’ai pas fait le deuil du père que Gilbert n’a pas été pour moi, parce que je lui en veux d’avoir été absent et de s’être montré irresponsable envers moi.

*****************************************************************************************************************************************

       Quand je revenais de chez Gilbert et Gina, ma mère me mitraillait systématiquement de questions sur leur vie, leurs habitudes, leur amour. Malgré mes réponses volontairement évasives, Marjolaine terminait habituellement ces interrogatoires en larmes, en maudissant mon père.

       Depuis qu’elle se savait mourante, elle ne semblait plus pleurer. En fait, c’est comme si ses yeux s’étaient asséchés, comme si la vie avait déjà commencé à la quitter. Sa peau et toute sa personne s’étaient flétries aussi rapidement qu’une fleur à la fin de l’été. Deux semaines avant sa mort, maman me confia de douloureux secrets concernant Gilbert. Elle me fit promettre de la venger. Puis elle ne parla plus de mon père, ni en mal ni en bien.

Je n’étais pas prêt à la voir mourir. Jamais nous n’avions eu de grandes discussions sur le sens de la vie et de la mort. Tout au plus, je savais qu’elle était une timide croyante catholique, non pratiquante. Elle ne m’avait inculqué aucune notion ou valeur religieuse ou spirituelle, à part la croyance enfantine que le « petit Jésus » veillait sur moi. 

       Elle fut admise à l’hôpital une semaine avant son décès. Elle réclamait qu’on abrège ses souffrances, mais les médecins ne la jugeaient pas encore assez malade pour lui prodiguer « les soins de fin de vie », comme ils disaient avec pudeur. J’étais à son chevet lorsqu’elle poussa son dernier souffle. C’était le 14 janvier, le jour de mon anniversaire, dans les grands froids d’hiver. Je soupçonne qu’elle ait sciemment choisi cette date afin de mieux me posséder, même dans la mort. Ce jour-là, je m’étais présenté seul à l’hôpital, sans Frédérique. Maman m’a dit :

            — Excuse-moi pour tout…
            — ...
            — … je t’aime.Elle s’est éteinte quelques minutes plus tard.

Chapitre 2 - Marjolaine

Le Tour du monde en 80 femmes

Retour au chapitre 1


       Ma mère s’appelait Marjolaine. Elle est morte il y a près d’un an et demi, le jour de mes 20 ans, à l’âge de 44 ans. Elle souffrait d’un cancer du sein foudroyant, détecté deux mois avant son décès. Jamais avant sa maladie n’avais-je réalisé l’importance qu’elle avait pour moi. Dans mon esprit, elle faisait partie d’un univers immuable. Sa présence, son affection et son dévouement m’étaient acquis. À jamais.

       

© Dominique Trottier, Éditions Globe-trotter, 2016
Tous droits réservés


ISBN (version imprimée) : 978-2-9816024-0-4
 ISBN (version numérique) : 978-2-9816024-1-1

​​​​Seuls les premiers chapitres sont disponibles gratuitement. Pour lire la suite de ce roman de près de 400 pages, vous pouvez l'acheter en appuyant sur les boutons suivants, qui vous mènera sur Amazon. 

Dominique Trottier, journaliste et écrivain