Dominique Trottier, journaliste et écrivain

      Je suis une sardine en classe économique. Assis dans le siège 13B, entre une jeune boulotte laideronne et un vieil obèse, je dois me serrer les bras et les jambes. Ma mère me demanderait sûrement d’être plus respectueux dans ma description des gens, mais il faut bien que j’assume un tant soit peu l’immaturité masculine de mes 21 ans.


© Dominique Trottier, Éditions Globe-trotter, 2016
Tous droits réservés


ISBN (version imprimée) : 978-2-9816024-0-4
 ISBN (version numérique) : 978-2-9816024-1-1

Le Tour du monde en 80 femmes

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Chapitre 3 - Kate

      Pour ajouter à mon malheur, la boulotte empeste un parfum fruité de mauvaise qualité, dont la réaction chimique avec les effluves du vieillard me paraît multiplier de façon exponentielle la pestilence ambiante. L’avion décolle, j’anticipe sept pénibles heures de vol entre Montréal et Londres.

       Les yeux clos, j’oublie mon environnement immédiat, je me remémore Marjolaine. Je n’ai jamais prié et je ne crois plus en Dieu ni en Jésus depuis que j’ai appris que le père Noël n’existe pas. Curieusement, aujourd’hui, en m’envolant dans le ciel pour la première fois de ma vie, j’ai l’étrange sensation de me rapprocher de ma défunte mère, de son esprit. Depuis qu’elle est partie, je supporte mal le fait qu’elle m’ait désigné comme l’instrument de sa vengeance. En quittant le pays et mon contact avec la terre ferme, je me sens en quelque sorte libéré. Je suis maintenant en quête d’une renaissance.

       J’aimerais continuer à profiter du bien-être que je ressens, mais une force irrésistible me pousse à rouvrir les yeux. Ma voisine me regarde intensément de ses petits yeux sombres, renfoncés dans des orbites entourées d’une curieuse couche adipeuse. À défaut d’être mignonne, elle a un sourire engageant. Je lui souris brièvement, par pitié. Elle profite de cette brèche pour entreprendre un lourd soliloque. À un rythme étourdissant, elle vomit spontanément les détails de sa vie, sans filtre. Elle a 25 ans, est célibataire, Balance ascendant Scorpion, étudie en bureautique, possède un chat blanc qui s’appelle Cheese, s’est récemment fait opérer pour un kyste au sein, déteste faire de l’exercice, n’envie pas les filles trop maigres ou trop musclées, aime les réglisses de toutes les couleurs sauf les noires, adore lire des romans Harlequin, ne supporte pas les vantards, a une cousine « chanceuse » dont le conjoint est comptable, se considère mieux seule qu’avec un homme violent, croit en Dieu mais pas en ce que prône l’Église, préfère le Pepsi au Coca-Cola même si ça lui donne des ballonnements.

       Puis sans reprendre son souffle, elle me demande le but de mon voyage à Londres. Étonné qu’elle cesse de palabrer si abruptement, je bégaie un peu avant de lui dire que j’amorce un tour du monde en backpacker, seul avec moi-même et mon sac à dos. Du tac au tac, elle me demande si je suis riche. Je lui réponds que je ne le suis pas. Elle insiste et veut savoir comment je vais financer mon aventure. À contrecœur, je finis par lui révéler que j’ai hérité des avoirs de ma mère et de son excellente assurance vie.

       Marjolaine était une économe qui craignait maladivement de manquer d’argent. Pourtant, elle gagnait très bien sa vie comme fonctionnaire, et mon père lui payait une pension alimentaire convenable. Nous vivions dans une petite maison à l’hypothèque peu élevée pour ses moyens, et elle s’obstinait tout de même à suivre un budget strict. Elle s’autorisait rarement des dépenses pour le plaisir ou le loisir. Elle m’imposait le même régime. Je l’entendais constamment s’inquiéter de ses finances et se plaindre que tout était trop cher. Enfant, je croyais que nous étions pauvres. À sa mort, j’ai constaté que c’était loin d’être le cas. Pendant toutes ces années, elle avait accumulé un pactole dont elle n’a jamais su profiter.

       Je me garde bien de confier ces considérations à ma voisine de vol. Je lui renvoie sa question en lui demandant pourquoi elle se rend à Londres. Une erreur de ma part : elle se remet à jacasser. Son père est Britannique, sa mère est Canadienne, ils se sont affrontés en cour pour sa garde quand elle était enfant, la mère a gagné, le père est rentré en Angleterre, la petite fille qu’elle était s’est sentie abandonnée, à cause de cela elle est devenue boulimique et toxicomane, maintenant elle va beaucoup mieux, auparavant elle cherchait son père dans les hommes qu’elle rencontrait, dorénavant elle cherche simplement un homme qui la compléterait tout en respectant ce qu’elle est fondamentalement, mais elle ne cherche pas activement pour ne pas sembler désespérée et ainsi effrayer un partenaire éventuel car on ne sait jamais quand l’amour se présentera, en attendant elle apprend à être bien dans son corps avec elle-même et son moi profond, ce n’est pas facile à concrétiser alors qu’on a un léger surplus de poids et qu’on a tendance à se dévaloriser et à s’automutiler, elle n’est pas folle, seulement un peu plus sensible que la moyenne des gens, elle trouve que c’est très intéressant de parler avec moi.

       Je prétexte avoir sommeil pour m’extirper de son dégueulis de paroles. Je ferme mes yeux en me promettant de ne les rouvrir qu’à l’atterrissage. Le vrombissement des moteurs me calme. Je suis en apesanteur dans les bras protecteurs de ma maman. Elle me berce, me câline, me cajole, me dorlote, dans un absolu qui durera éternellement. Elle m’emporte sous son aile. Puis elle ouvre sa blouse, dégage sa poitrine et me dit d’une voix nasillarde : « N’aie pas peur, suce les seins de maman. J’espère que tu les apprécies plus que ton père. » C’est à cause de moi qu’elle a eu un cancer du sein : je ne voulais plus téter son lait ! Je me réveille en sursaut, en nage, hanté par la mort de Marjolaine et les crimes de Gilbert.

       Tourmenté par ces pensées, je suis incapable de me rendormir. Au cœur de la nuit atlantique, je retrouve toutefois la capacité de m’émerveiller. De l’autre côté du hublot, le ciel noir indigo se mire dans l’océan, ceinturé d’un mince halo orangé. Entre ce magnifique tableau et moi, la boulotte papote dans ses rêves. Du côté de l’allée, on dirait que le vieux n’ose pas dormir, comme s’il avait peur d’en mourir. Étonnamment, je ne suis plus incommodé par leurs odeurs, preuve qu’on peut s’accoutumer à tout dans la vie.

       Au bout d’un long moment suspendu, je somnole, puis me rendors, jusqu’à ce que l’équipage distribue les déjeuners. J’entends ma voisine névrosée lancer un bonjour au soleil avant de me saluer. En ricanant, elle me dit être heureuse d’avoir passé « une première nuit » avec moi. Je souhaite intérieurement que ce soit la dernière.

       — Au fait, on ne s’est pas présentés; moi, c’est Kate. 

      — Comme la princesse, que je lui lâche, sans penser aux conséquences possibles de mes paroles.

       Elle m’explique que l’autre Kate n’est pas une princesse mais une duchesse, que l’autre Kate est une roturière et que seul un décret royal pourrait en faire officiellement une princesse, que l’autre Kate est une Capricorne compatible avec un Gémeaux comme William, que l’autre Kate a un ancêtre commun avec elle-même au septième degré, d’ailleurs elle-même trouve que son sourire ressemble un peu à celui de l’autre Kate. Pendant un instant, elle s’arrête de parler. C’est déjà fini ? Non. Elle ajoute, sourire en coin :

       — Mais je suis sûre que j’aime plus le sexe qu’elle.

       Ça, je n’ai pas de difficulté à le croire, je préfère cependant ne pas y penser. Je me force pour rire, par compassion.

       Après le repas, peu avant l’atterrissage, Kate me dit qu’elle habite à Laval avec sa mère. Elle veut savoir si j’y connais des gens. Agacé, je lui réponds par la négative; je ne veux surtout pas parler de mon père. Gaiement, comme si elle n’avait pas relevé ma mauvaise humeur, elle me demande mon nom et mon signe astrologique. Avec réticence, je lui révèle que je m’appelle Frédérik et que je suis un Capricorne, comme « l’autre Kate ».

       — C’est dommage. D’habitude, les Capricorne ne s’entendent pas bien avec les Balance comme moi. 

       Je m’en réjouis en silence.

       — Ce n’est pas grave, on peut apprendre à s’apprivoiser, qu’elle se sent obligée d’ajouter.

     J’aurais préféré qu’elle fasse preuve de moins d’ouverture d’esprit à mon endroit. Elle m’informe qu’elle compte rester quelques jours à Londres avant d’aller chez son père, à Birmingham. Elle me propose de l’accompagner dans une auberge de jeunesse « full cool », selon ses dires. Je lui réponds que j’ai déjà une réservation. Elle me demande à quel endroit. Je prétends que l’information se trouve « au fond de mon sac à dos dans la soute ». Elle insiste pour que je lui laisse mon adresse électronique. Je cède à sa demande, en pensant que rien ne m’obligera à lui répondre si par malheur elle m’écrit.