Dominique Trottier, journaliste et écrivain

 

Le Tour du monde en 80 femmes

© Dominique Trottier, Éditions Globe-trotter, 2016
Tous droits réservés


ISBN (version imprimée) : 978-2-9816024-0-4
 ISBN (version numérique) : 978-2-9816024-1-1

   Depuis trois jours, je fais la tournée des attractions de Londres, seul parmi des foules de touristes. Tout me semble ennuyant. Je me sens vide, je ne cesse de penser à Frédérique. Je m’imagine les impressions et réflexions de voyage que je pourrais échanger avec elle. Malgré moi, je pense aussi parfois à mon père, j’ai de la difficulté à l’effacer de ma mémoire. Je ne veux pas passer une quatrième journée esseulé, dans cet état. 

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Chapitre 4 - Becky

   Abattu, je vais m’asseoir dans le lobby de mon auberge de jeunesse, située près de la station de métro Notting Hill Gate. Un bruyant groupe de backpackers américains se prépare à quitter, pendant qu’un couple de Japonais à l’anglais limité tente difficilement de se faire comprendre par la préposée à la réception. J’observe la scène comme s’il s’agissait d’un film : je n’y participe pas, je ne suis qu’un spectateur. Comme je ne suis que le spectateur d’un périple auquel je rêvais depuis si longtemps. Comme je ne suis que le spectateur de ma vie.

   Plongé dans mes pensées, je sursaute lorsqu’une fille aux cheveux roses en brosse, arborant de nombreux piercings, me demande dans un anglais quasi-britannique si je sais où se trouve le métro, le Tube. J’hésite un moment, puis je lui réponds que c’est là que je vais, qu’elle n’a qu’à me suivre.

   En chemin, j’apprends qu’elle est Australienne, originaire de Darwin dans le nord du pays, et qu’elle s’appelle Becky. Elle trouve que j’ai un drôle d’accent, elle pense que je suis Tchèque ou Allemand. Quand je lui révèle que je suis French Canadian, elle me fait remarquer que je n’ai pas l’accent zozotant des Français du Vieux Continent.

    En approchant du métro, je lui propose de m’accompagner au British Museum. Elle s’esclaffe.
    — Je veux découvrir le vrai Londres, pas le Londres ennuyant des touristes.
    —  Qu’est-ce que tu prévois faire aujourd’hui ?
    — Go with the flow, qu’elle répond, ce qui pourrait se traduire par suivre le courant, même si son idée m’apparaît à contre-courant.

     Je lui demande timidement si je peux la suivre. Elle me dit que c’est déjà ce que je fais. Elle prend les devants et m’entraîne dans l’escalier du métro avec l’assurance d’une personne qui sait où elle va.

   Dans le wagon qui nous mène je ne sais où, Becky me raconte qu’elle est venue en Grande-Bretagne avec l’intention de percer comme chanteuse dans le milieu de la pop. Elle semble avoir l’énergie qu’il faut, le style aussi. Pour ce qui est du talent, je n’en ai aucune idée. Mais est-ce vraiment nécessaire pour réussir ?
    — T’as déjà rêvé de devenir célèbre ? me demande Becky.
    — Qui n’a jamais rêvé de l’être ?
    — Tu ne réponds pas à ma question… Qu’est-ce que tu ferais pour devenir célèbre ?
    —  J’aimerais peut-être devenir reporter à la télé.
  — Reporter à la télé ? Ça me semble un peu trop sérieux. Moi, je veux donner du bonheur aux gens en devenant une vraie vedette internationale.
    — Qu’est-ce que ça t’apporterait ?
    — Mon talent de chanteuse serait reconnu, tout le monde m’aimerait et m’envierait… et je serais riche !
    —  T’es réellement en manque d’attention…
    — Il n’y a rien de mal à vouloir attirer l’attention et avoir du succès.
    — Non… mais tu risques de ne jamais être satisfaite, d’en vouloir toujours plus.
  — T’es trop négatif. Moi, ce que je veux, c’est d’atteindre le cœur des gens, de faire une différence positive dans leur vie et de sentir qu’on m’apprécie.
   — Penses-tu qu’une seule personne peut faire une réelle différence dans la vie de milliards d’humains et être aimée d’eux tous pour vrai ? Je parle d’un amour qui fait qu’on se sent réellement aimé, qu’on ne ressent pas le besoin d’aller en chercher plus. 
    — J’ai toujours pensé que ça se pouvait… Je n’aime pas tes questions, tu me fais douter de moi.
    — Et tu t’imagines le cauchemar d’être poursuivi par des paparazzis ? Si tu deviens une star, la moitié des gens t’aimera et l’autre moitié aimera te détester. Tu n’auras plus droit à l’erreur… tu n’auras plus accès à certains petits plaisirs de la vie.
    —  Comme quoi ?
    — Tu ne pourras plus prendre le métro avec moi, tu risquerais de déclencher une émeute.
    — Ha ! Ha ! Le métro, je peux bien m’en passer.

     Comme si elle était une habituée du Tube, Becky se lève juste avant que nous arrivions à la station Tottenham Court Road. Je continue à suivre ce courant qui m’apparaît maintenant électrique. En montant l’escalier, elle me dit que nous allons bientôt nous trouver devant la maison de production de Paul McCartney. Je m’insurge gentiment.
     — Go with the flow, c’était de la fausse représentation si je comprends bien ?
     — Je t’ai bien eu… Ne t’inquiète pas, ce sera la seule activité organisée de la journée.
     — T’as rendez-vous ?
     — Non, je veux simplement voir où ça se trouve. C’est mon côté groupie.

     À l’extérieur, un crachin nous rafraichît; le soleil tente difficilement de percer les nuages. Becky trépigne alors que nous nous dirigeons vers le 1 Soho Square. 
     — Tu te rends compte de ce qu’on vit ? Combien de fois Sir Paul a marché sur ce trottoir, qu’il a vu tout ce qui nous entoure, qu’il a respiré cet air ?

     En fait, je suis davantage impressionné par la capacité d’émerveillement de Becky que par les lieux en question. Le Square est certes charmant, un îlot de verdure entouré de vieux édifices dans la plus pure tradition londonienne. Cependant, l’immeuble qui abrite les locaux de MPL — McCartney Productions Limited — ne se démarque pas dans le paysage urbain.

     Devant mon peu d’enthousiasme, Becky affirme qu’elle comprend pourquoi je voulais aller au musée. Je ne sais pas comment interpréter ce commentaire. J’y détecte du sarcasme. Je préfère ne pas demander de précision. J’invite plutôt Becky à s’étendre dans l’herbe au milieu du Square et à observer le ciel avec moi, maintenant que la faible pluie a cessé. Elle me fait remarquer que la pelouse est encore un peu mouillée.
     — Go with the flow, Princess, que je lui réponds en prenant sa main pour qu’elle m’accompagne au sol.

    En cette fin de mai, le ciel londonien est fascinant : il peut changer de teinte, de texture, de climat, toutes les demi-heures. Au-dessus du Square, les nuages grisâtres ont déjà fait place à l’azur.
     — Pendant la saison sèche à Darwin, le ciel est souvent comme ça, d’un bleu aveuglant, dit Becky avec une certaine nostalgie dans la voix.
     — J’imagine que Londres, c’est comme une autre planète pour toi, avec la pluie au moins cinq fois par jour.

     — Non, durant la saison des pluies, Darwin est l’endroit où il y a les plus gros orages dans le monde. Tu ne sais pas ça ?
     — Ça explique tout, c’est pour ça que t’es une fille électrique.
     —  T’es trop kitsch, qu’elle réplique en riant.

     Des chants orientaux attirent notre attention. Cinq ou six Hare Krishna aux crânes rasés viennent dans notre direction, psalmodiant et jouant de leurs instruments. L’un d’eux nous invite à assister à une cérémonie, qui commencera bientôt. Nous respectons notre mantra de la journée et les suivons joyeusement, à la fois intrigués et excités par ce que nous allons découvrir. Ils nous emmènent jusqu’à leur temple, situé tout près. À part une vitrine décorée d’icônes de style indien, rien ne le distingue extérieurement des autres édifices.

     À l’intérieur, ils nous laissent au soin d’un adepte au regard mystique et ensorcelant, voire épeurant. Je glisse à l’oreille de Becky qu’on devrait le surnommer Psycho Krishna. Nous pouffons de rire, provoquant un léger malaise. Notre hôte nous explique brièvement que Krishna est un Dieu unique, contrairement à ce que croient la plupart des autres hindouistes avec leurs nombreuses divinités.

     Il nous fait ensuite pénétrer dans une salle au plafond bas, joliment décorée, où règnent une odeur d’encens et une ambiance sacrée. Les murs et le plafond sont entièrement peints d’icônes religieuses aux couleurs vives. Nous nous asseyons au sol, parmi une vingtaine de dévots éparpillés, prêts à commencer la cérémonie. Becky et moi évitons de nous regarder, de peur de nous esclaffer de plus belle.

     Les croyants commencent à chanter; un homme fait des offrandes à ce que je devine être une représentation de Krishna.
     — Hare Krishna, Hare Krishna, Krishna Krishna, Hare Hare, Hare Rama, Hare Rama, Rama Rama, Hare Hare.

     L’officiant verse un liquide, le présente à son Dieu, lui offre des fleurs, balance ensuite un encensoir autour de lui et sonne une cloche. Le chant s’éteint. Un fidèle prend la parole pour exprimer à quel point il se considère privilégié de pouvoir « se libérer pour revenir vers Dieu ». Ce langage m’est complètement étranger. L’audience approuve en murmurant. Ensuite, Psycho Krishna affirme que pour se libérer il faut suivre la voie de la bhakti. Il nous regarde intensément, Becky et moi.
     — Nous ne devons pas manger de viande ni de poisson. Nous ne devons pas consommer de substances excitantes comme le tabac, l’alcool, la drogue, le café ou le thé. Il est interdit d’avoir des rapports sexuels en dehors du mariage ou seulement pour le plaisir. Il ne faut pas…

     Becky l’interrompt en éclatant d’un rire explosif.
     — Ce n’est pas une libération, c’est un refus de vivre.

     Je voudrais pouvoir me fondre dans le plancher. Psycho Krishna nous informe d’un ton outré que nous sommes libres de quitter, ce que nous nous empressons de faire avant qu’il ne change d’avis.

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     La soirée est bien entamée. Becky et moi aussi : nous avons déjà bu quelques pintes de bière dans un pub situé près de l’auberge de jeunesse. Elle monte sur scène, un peu branlante, pour chanter Constant Craving au karaoké. La mélodie commence, Becky ferme les yeux et se déhanche sensuellement. Puis sans regarder le texte défilant à l’écran devant elle, elle entonne les paroles au bon moment. Sa voix est magnifique, à la fois douce, chaude et assurée. Becky bouge comme une star, elle harmonise son corps à la musique, elle interprète la chanson de tout son être. Subjugué, je frisonne. Je la trouve belle, je la désire. La foule lui réserve les plus chauds applaudissements de la soirée.

     De retour à notre table, elle me confie qu’elle a écouté cette pièce en boucle pendant sa première peine d’amour. Je l’enlace et approche lentement ma bouche de la sienne. Elle me repousse.
     — Stop it, Freddy! C’est évident que je suis aux femmes, non ?

     À peine décontenancé, je lui réponds que si elle est lesbienne, moi, je suis lesbien, parce qu’elle m’attire énormément. Elle ricane et me dit que si elle était aux hommes, elle craquerait pour moi. Nous commandons chacun une autre pinte de bière. Becky me suggère à la blague de jeter mon dévolu sur la belle blonde qui chante I will survive sur scène. 
     — T’es sûre qu’elle n’est pas aux femmes comme toi ?
     — J’sais pas. Mais je suis sûre que je lui donnerais plus de plaisir que toi.
     — T’en sais rien, elle est peut-être vaginale.
     — Toutes les femmes sont d’abord et avant tout clitoridiennes.
     — J’ai une langue et des doigts, comme toi.
     — Moi, j’ai un piercing sur la langue. Tu ne t’imagines pas les miracles que ça fait. Et tu n’as pas une sensibilité féminine.
     — OK, tu gagnes…

     Après avoir terminé nos verres, nous rentrons à l’auberge en zigzaguant sur le trottoir. Dans le lobby, j’entends quelqu’un crier mon nom. Je me retourne, étonné.
     — Fred, quel hasard !

     Merde, c’est la grosse Kate ! Le monde des backpackers est trop petit, même à Londres. Je ne serais pas surpris que cette désaxée ait fait le tour des auberges de jeunesse de la ville pour me retrouver.
     — Quel hasard ! qu’elle répète. J’savais pas qu’on se croiserait ici. Tu n’as pas répondu à mes e-mails ?

     Je lui dis la vérité, c’est-à-dire que je n’ai pas consulté mes courriels depuis mon arrivée à Londres. À mon grand dam, Kate y va d’un autre monologue et Becky s’enfuit en me souhaitant coquinement de passer une bonne nuit. Kate me saoule de ses paroles, je n’écoute pas ce qu’elle dit. Grâce à l’alcool, je supporte cependant mieux sa présence que dans l’avion. C’est comme si je ne l’entendais que faiblement en sourdine. Je suis en manque. Becky a repoussé mes avances, et je désespère de coucher avec une deuxième femme dans ma vie. Il faut absolument que je le fasse pour réussir à m’affranchir complètement de Frédérique. Il faut que ça se passe ce soir, c’est urgent.

     Je ferme partiellement mes yeux pour oublier l’image repoussante de Kate et je l’interromps en plein milieu d’une phrase en enfonçant ma langue dans sa bouche. Nous nous embrassons brutalement, nous sommes deux bêtes en chaleur. Je l’entraîne avec moi dans la salle de bain des hommes : je ne veux surtout pas baiser dans mon dortoir, où se trouvent une dizaine de mâles qui ronflent, qui pètent et qui pourraient nous épier. Nous nous réfugions dans une cabine de douche et nous nous déshabillons en vitesse. La volumineuse poitrine de Kate est plus ferme que je ne l’imaginais, j’en ai plein les mains et la bouche. Sans même activer la douche, elle s’agenouille devant moi. Jamais n’aurais-je osé présenter ma queue aussi sale au visage de Frédérique. Kate l’engouffre dans sa gueule grande et profonde. Elle me gratifie de mouvements suaves de la tête et de la langue. Elle est beaucoup plus douée que Fredou en fellation.
     — Je veux ta bite dans ma chatte, baise-moi, mon cochon !

    Merde, nous n’avons pas de condom ! Qu’à cela ne tienne, je pénètre la boulotte en levrette. Elle est tellement massive que je ne me sens pas l’obligation d’être délicat avec elle, je l’écrase de tout mon poids. Elle maintient solidement sa position, à quatre pattes au sol. Elle crie, elle vagit. Je viens, je m’abats sur elle. Elle est confortable.