Je sors de l’auberge en douce avec mon sac à dos, le cœur battant. La nuit se termine à peine, il fait frais, j’ai la chair de poule. La rue est d’un calme surprenant comparativement à la cohue de la veille. Des clochards roupillent à même les trottoirs crasseux, une poignée de fêtards épuisés et hagards arpentent les rues en tentant de retrouver leur chemin et leurs esprits, de rares commerçants préparent leurs étals pour la journée qui commence.

En arrivant au Tube, je consulte mon guide de voyage. Je choisis au hasard de me rendre à une auberge près de la gare Charing Cross. Dans le métro, en m’asseyant parmi les employés de bureau fraîchement lavés, qui pour la plupart se rendent au boulot en tailleur ou en costard, je me rends compte que j’empeste. Je ne me suis pas douché depuis 24 heures, je pue un mélange de sueur, d’alcool et de sexe. Je ressens d’abord un certain embarras. Puis réalisant que personne ne me regarde ou ne me connaît, j’essaye de m’en balancer, ce qui va à l’encontre de ma nature inquiète et me demande un effort conscient.

J’y parviens cependant et j’éprouve un sentiment de liberté inédit, amplifié par le grand soulagement d’avoir échappé à Kate. Toutefois, je regrette de ne pas avoir pu parler à Becky avant de partir. Nous n’avons pas eu le temps d’échanger nos coordonnées. J’espère pouvoir la retrouver à l’auberge dans quelques jours, quand Kate sera partie chez son père. 

En sortant de la station Charing Cross, je prends la mauvaise direction. Ce n’est qu’au bout d’une demi-heure d’errements que j’ai l’humilité de m’admettre que je suis complètement perdu. Je regrette ma décision de voyager « à la dure », sans téléphone dit « intelligent », ni tablette, ni GPS. Je considérais qu’un globe-trotter digne de ce nom devait être en mesure de retrouver son chemin en ne comptant que sur de bons vieux plans et sur lui-même. Je me décharge de mon lourd sac à dos et le dépose à mes pieds, sur le trottoir. J’observe les nombreux passants qui défilent devant moi : ils me semblent avoir tous comploté entre eux pour ignorer ma présence. Ils regardent dans toutes les directions, sauf vers moi. Je tente d’en interpeller un premier; puis un autre; et un autre. Sans succès, c’est comme si j’étais invisible.

Je sursaute lorsqu’on tapote sur mon épaule. Je me retourne et me retrouve face à une charmante rousse au sourire contagieux.

— Je peux t’aider ? Tu sembles être perdu.

— Perdu, moi ? Euh… j’ai juste besoin d’un peu d’aide pour trouver une auberge de jeunesse qui n’est pas loin d’ici.

— Mais tu es devant une auberge de jeunesse ! J’y travaille. C’est celle que tu cherches ?

—  Euh… je ne sais pas, que je balbutie en regardant l’affiche de l’édifice. Je crois que ça fera l’affaire.

Me sentant complètement idiot, je reprends mon sac et suis la rouquine à l’intérieur. Elle me conduit jusqu’au comptoir de réception, où elle prend la relève d’un Black à moitié endormi.

— La journée commence bien, tu es mon premier client, qu’elle dit d’un ton enjoué après s’être assise derrière le comptoir.

Voulant faire une bonne impression à la demoiselle, j’ai soudainement honte de mon odeur et de mon apparence négligée. Je baisse les yeux vers sa petite poitrine, d’apparence ferme, et lit sur un insigne qu’elle s’appelle Jessica. Après avoir recueilli les renseignements d’usage et mon paiement, elle continue naturellement à me parler comme si on se connaissait de longue date, ne semblant faire aucun cas de mon apparence débraillée. Étonnamment, Jessica me pose des questions sur le statut politique du Québec dans le Canada. Elle m’explique que ses parents sont de fervents indépendantistes écossais, qui veulent se séparer du Royaume-Uni, et qu’ils s’intéressent au mouvement souverainiste québécois.

De la politique, notre discussion dévie ensuite vers des sujets plus légers, comme la musique et le cinéma. J’écoute son charmant accent écossais plus que je ne parle. J’oublie le contenu de ses propos au fur et à mesure qu’ils sont prononcés. Je suis hypnotisé par son regard pervenche enjôleur, ses lèvres rose tendresse, sa chevelure de feu et sa peau légèrement hâlée par le soleil. Les rousses me fascinent depuis longtemps. À l’école secondaire, elles avaient la réputation d’être des filles faciles, probablement en raison de l’aura de mystère qu’elles dégageaient tout en étant rejetées. Les Rosalie Roy, Noémie Tremblay et Mélodie Dion étaient décrites comme des « cochonnes » de première catégorie. Garçons et filles propageaient des rumeurs selon lesquelles « tout le monde » était passé sur leurs corps, « sauf le train ». On disait également qu’elles étaient « pleines de bibittes », porteuses de toutes les maladies vénériennes du monde. Ironiquement, à cause de cela, rares étaient les garçons qui osaient les approcher.

Je ne suis pas vraiment présent d’esprit, je suis trop obnubilé par l’image de Jessica, à la fois polie et polissonne. Elle continue de discourir, encouragée par mon regard béat et mes hochements de tête. Je perds la notion du temps, je ne sais plus si cela fait 10 minutes ou une demi-heure qu’elle me parle. Je ne reprends complètement mes esprits que lorsque des clients osent s’interposer entre nous. Je me sens dès lors ridicule d’être tombé aussi subitement et totalement sous son charme. Je m’imagine dans le rôle de l’abruti malodorant qui ne décolle jamais, celui dont elle rira avec ses copines à la première occasion.

Je m’apprête à quitter la réception en bafouillant un « au revoir » presque inaudible, mais Jessica me fait signe de rester. Après s’être occupée des clients, elle me fait une proposition bien au-delà de mes attentes.

— Je pars demain à Inverness pour voir mes parents. Tu viens avec moi ?

— Euh… ma présence pourrait les déranger, non ?

— Mais non ! Mes parents seront tellement heureux d’accueillir un Québécois chez eux et de pouvoir parler de politique avec toi. 

J’avoue que cette dernière perspective ne m’enchante guère. En fait, c’est surtout l’espoir de pouvoir culbuter la belle Écossaise qui m’incite à changer mes plans. Avant d’amorcer mon expédition autour du monde, j’avais fait une liste d’endroits où je souhaitais me rendre. L’Écosse n’en faisait pas partie. Or, j’ai l’intention d’adopter dorénavant une nouvelle attitude. Celle que Becky m’a enseignée, go with the flow, suivre mes désirs du moment et les chemins qui s’offrent à moi, plutôt que de vouloir tout contrôler. Je crois que j’en ferai ma façon de voyager. Et de vivre. N’est-ce pas là la réelle liberté ?

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Vues du train, les campagnes anglaises m’étonnent par leur apparente perfection. Des heures durant, Jessica et moi voyons défiler de vastes pâturages d’un vert pur et uniforme. Aucun brin d’herbe ne semble dépasser.

— Ces paysages sont aussi ennuyants que les Anglais, me dit Jess à voix basse, pour ne pas insulter d’autres passagers.

En arrivant dans les Highlands, je constate que la nature de l’Écosse est effectivement plus spectaculaire, avec ses collines et ses monts pratiquement chauves, ses profondes vallées, ses lochs aux eaux claires, ses chèvres et ses moutons broutant dans la lande et à flanc de montagne.

— Cette nature représente bien l’âme et l’esprit des Écossais, me glisse Jess à l’oreille, en se collant contre moi. Nous sommes plus rebelles, plus indépendants d’esprit, plus festifs, nous nous prenons moins au sérieux que les Anglais.

Son souffle chaud me donne des frissons. J’hésite un bref instant, puis je la bécote dans le cou. Elle se laisse faire, sans me repousser ni participer. Je suis surpris de mon audace non alcoolisée. Je crois que ma baise avec Kate m’a donné une nouvelle confiance en mes moyens de séduction. Fort de cette assurance — celle d’un baiseur actif éventuellement polygame —, je saisis la main de Jessica et la dévisage gentiment. Elle rougit et baisse les yeux. J’approche mes lèvres des siennes. Elle tourne légèrement la tête et me dit :

— Plus tard, pas maintenant. Nous allons bientôt arriver.

Tout juste avant notre entrée en gare, Jessica me demande de faire croire à ses parents que nous nous connaissons depuis un mois.

— S’ils apprenaient que nous nous sommes seulement connus hier, ils penseraient que je suis une slut, une traînée prête à fréquenter n’importe qui.

À la descente du train, nous nous dirigeons directement vers un couple dans la cinquantaine, qui attend au bout du quai. Jessica avait averti ses parents de ma venue. Gail et Richard me réservent un accueil chaleureux, m’étreignant comme si j’étais leur gendre bien-aimé.

À bord de leur voiture, je suis déstabilisé par le volant à droite et la conduite à gauche de la route. J’ai continuellement la sensation que nous allons faire un accident. Je perds mes repères. Non seulement sur cette route, mais également dans cette aventure, que je contrôle de moins en moins. Qu’est-ce que je fous ici ? Qu’est-ce que je viens chercher à l’autre bout du monde ? En réalité, je ne sais trop par quel bout prendre ledit monde ainsi que la vie en général. Est-ce uniquement pour fuir que j’ai entrepris ce périple ? Ou peut-être aussi pour me trouver ? Parce qu’en fait, je ne sais pas vraiment qui je suis et ce que je veux.

Alors que je m’impose cette torture philosophique, nous sortons d’Inverness en empruntant un étroit chemin de campagne bucolique. La nature me rappelle ma Mauricie natale : il y a beaucoup de feuillus, de conifères et de collines, longeant un cours d’eau qui ressemble en certains lieux à la rivière Saint-Maurice. Après un long moment, nous arrivons à une spacieuse maison, isolée au bord de l’eau.

— C’est un lac ou une rivière ? que je demande, incertain.

— Ce n’est pas qu’un simple lac, c’est le Loch Ness, me dit Jess.

— Vraiment ? Je me serais imaginé qu’un tel endroit aurait été envahi de touristes.

— Les touristes, ils passent sur l’autre rive, en face. De ce côté-ci, c’est toujours tranquille.

— T’as déjà vu le monstre ? que je lui demande pince-sans-rire, me sentant dès lors ridicule de lui faire cette blague idiote, qu’elle a probablement entendue des centaines de fois.

— Bien sûr, le monstre, c’est mon père, qu’elle répond en riant de bon cœur.

Cette réplique me fait penser à Gilbert, alors que je commençais à l’oublier. Je suis sûr que le père de Jessica n’est pas aussi monstrueux que le mien.

Peu après notre arrivée, la mère de Jess nous sert un mets traditionnel écossais, le haggis. À première vue, ça m’apparaît être comme une mixture de viande finement hachée. Avant d’en manger, je me permets de demander quels sont les ingrédients. Gail me dit de goûter et de deviner; Richard me verse un verre de whisky, « obligatoire avec ce plat ». Après avoir trinqué, je prends une première bouchée. Ça ne me plaît pas, mais pas du tout. Je comprends la nécessité d’accompagner ce mets de whisky. Je me force néanmoins à manger avec un sourire forcé. Pour être poli, je dis à Gail que ça goûte un peu la saucisse, en plus corsé. Elle me révèle qu’il s’agit en fait d’un mélange d’abats de mouton, d’avoine, d’oignons et d’épices, le tout cuit dans la panse de l’animal. Je me retiens pour ne pas régurgiter. Elle précise fièrement que c’est une recette de son arrière-grand-mère, qui s’est transmise de génération en génération. Je vide mon verre de whisky cul sec.

Pendant cet inconfortable repas, Gail s’informe sur ma famille, d’un ton inquisiteur. Elle ne se contente pas des questions d’usage, par exemple sur l’âge de mes parents et leurs professions. Elle veut en savoir davantage sur leur foi religieuse, leurs valeurs et leurs convictions, des thèmes qu’ils ont rarement abordés avec moi. Je me sors tant bien que mal de cet interrogatoire, en baragouinant de vagues énoncés et en amplifiant mon accent québécois en anglais, dans le but qu’elle se fatigue à tenter de décoder ce que je dis. Visiblement insatisfaite des réponses obtenues, elle affirme haut et fort, avec un enthousiasme inquiétant, que ce n’est pas un hasard que le « Seigneur » m’ait conduit chez elle, par le biais de sa fille. Perplexe, je n’ose lui demander pourquoi. J’ai le curieux sentiment d’être jugé par une force supérieure.

En desservant la table, Gail m’annonce d’un ton austère qu’elle va me montrer mon lit. Habitué à un certain libéralisme des mœurs, je me serais attendu à ce que Jessica et moi dormions dans la même chambre.

Avant d’aller dormir, je l’embrasse proprement devant ses parents, sans la langue, et je lui dis :

— Bonne nuit, Jennifer !

Jessica me lance un regard contrarié; Gail et Richard demeurent silencieux. L’ambiance est tendue, ça me prend quelques secondes avant de réaliser la gaffe que j’ai faite. Ce n’est pas un hasard si j’ai appelé Jessica Jennifer. À l’école secondaire, lorsque je sortais avec Frédérique, je fantasmais secrètement sur une fille de ma classe, Jennifer Bouchard. Je ne peux expliquer cela à Jessica et à ses parents. Pour détendre l’atmosphère, je bredouille le premier mensonge acceptable qui me vienne en tête.

— Désolé, c’est l’habitude. Jennifer, c’est le nom de ma demi-sœur. 

© Dominique Trottier, Éditions Globe-trotter, 2016
Tous droits réservés


ISBN (version imprimée) : 978-2-9816024-0-4
 ISBN (version numérique) : 978-2-9816024-1-1

Il est 6 h à ma montre lorsque je me réveille avec un mal de bloc. Kate ronfle comme une locomotive à côté de moi; je vois ses graisses faciales vibrer. Quelle idée ai-je eu de l’emmener dormir dans le dortoir ? Je panique à l’idée de devoir subir sa présence, calmer ses ardeurs et réduire ses attentes face à moi. Je ne vois qu’une solution : je dois fuir avant qu’elle ne se réveille. Je décide de quitter sur-le-champ et de chercher une autre auberge de jeunesse. Je me lève avec précaution pour ne pas la réveiller. Elle se retourne brusquement. Mon sang fige. Fausse alerte, elle dort toujours.

Le Tour du monde en 80 femmes

Dominique Trottier, journaliste et écrivain

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Chapitre 5 — Jessica