Dominique Trottier, journaliste et écrivain

     Pour ce que j’en comprends, le mois de juin est dédié au « Sacré-Cœur de Jésus » en tant que symbole de l’amour divin. Perché sur son piédestal, à côté de l’autel, le prêtre affirme que c’est le moment de se repentir de notre ingratitude envers Dieu. J’ai le sentiment qu’il s’adresse directement à moi. À gauche du chœur, une statue pieuse de la mère prétendue « sainte » et « vierge » semble me juger.

   Dans cette atmosphère de recueillement et de condamnation, je pense surtout à Marjolaine et à Nathalie. Je commence déjà à oublier la voix de maman, ses gestes, son odeur. Je me souviens cependant de la sensation que rien ne pouvait mal aller lorsqu’elle était là.

   À bien y penser, c’est faux. C’est ce qu’elle a toujours tenté de me faire croire. Or, en réalité, tout allait mal lorsqu’elle était dans son état dépressif. Dès les premiers symptômes de déprime, elle me forçait tant bien que mal à combler ses besoins affectifs. On dit souvent que l’amour d’une mère est inconditionnel, mais c’est de la foutaise. L’amour maternel est conditionnel aux besoins que l’enfant comble chez la femme : besoin de valorisation, besoin d’amour filial, besoin d’accomplissement par procuration, besoin de satisfaire toute disette sentimentale et émotionnelle.

   En ce sens, ma tante Nathalie était véritablement une deuxième mère pour moi. Elle s’était attachée au petit Frédérik pour remplir un vide dans sa vie. J’en ai la preuve aujourd’hui. À la première occasion, alors que je ne réponds plus à ses besoins affectifs, elle m’abandonne sans chercher à comprendre et à savoir ce qui s’est réellement passé. Elle peut bien me traiter d’égoïste celle-là. Comme Frédérique d’ailleurs.

   Qu’est-ce qu’elles ont ces femelles à se croire les seules capables de compassion et d’altruisme ? Dès qu’on ne répond pas comme elles le veulent à leurs immenses besoins d’attention, on n’est plus qu’un « christ d’égoïste ».

   “Heart of Jesus, full of goodness and love…” Gail ne manque pas une syllabe de la litanie; Richard et Jessica marmonnent négligemment. La mère de famille donne du coude à son mari pour qu’il se ressaisisse, mais sa fille est hors de portée : je suis un rempart entre les deux femmes.

    Dans la voiture, sur le chemin du retour, Gail me questionne une fois de plus sur ma foi.

   — Tu es bien catholique, n’est-ce pas ?

   — Oui, que je lui réponds sans apporter les bémols nécessaires.

   — Alors pourquoi tu ne priais pas avec nous ?

   — J’avais de la difficulté à suivre les prières en anglais avec l’accent scottish.

    — Je t’apprendrai, qu’elle affirme froidement.

   En apercevant le loch, Richard m’annonce avec enthousiasme que nous pourrons faire du kayak puisque la brume s’est dissipée. Il est excité comme un enfant.

   — Le kayak de Gail va enfin pouvoir servir à quelqu’un; elle vient rarement avec moi.

   Sa femme lui rappelle sèchement qu’elle a besoin de lui à la maison : elle ne nous laisse pas partir plus d’une heure ou deux. Avant notre départ, Jessica me chuchote de ne pas trop m’attarder avec son père, sinon je risque d’assister à une scène de ménage au retour.

   Nerveux, Richard évalue que nous aurons quand même le temps de traverser de l’autre côté du plan d’eau, de longer la rive nord-ouest et de nous arrêter pour une collation. J’insiste pour qu’il me prête une veste de sauvetage : ma peur de la noyade est toute aussi intense que lorsque j’étais enfant.

   Dès que je commence à pagayer, je me sens comme faisant partie intégrante du loch. La vision au ras des eaux sombres me donne l’impression qu’il s’agit de la base, du fondement, de la mère de toute la nature environnante. Il me semble que même le ciel et les nuages ne pourraient exister sans cette source de vie.

   Je laisse mes souvenirs voguer au fil de l’eau, je me rappelle d’une expédition en canot avec Frédérique sur la rivière Saint-Maurice. Elle m’avait gentiment traité de « pissou » et de « moumoune », parce que je tenais à mettre un gilet de flottaison.

   Malgré mes récentes péripéties, j’ai beaucoup pensé à elle ces derniers jours. Je crains que je n’en sois encore qu’aux débuts de ma peine d’amour. C’est une peine d’amour que j’ai choisie, qui est nécessaire… et vitale, même. Cette relation m’étouffait, m’immobilisait, me tuait. Mais je réalise qu’on ne peut tourner la page sans douleur sur une relation de cinq ans.

   Fredou m’a écrit un court e-mail en apprenant la disparition de Gilbert à la télévision. Le geste m’a touché, mais j’ai aussi ressenti une profonde frustration en lisant son message.

   Je suis sous le choc. J’espère qu’on retrouvera ton père rapidement. J’espère que tu tiens le coup. Si tu veux une oreille pour t’écouter, tu peux m’appeler. Je garderai toujours une place pour toi dans mon cœur. Frédérique

   Quand nous étions ensemble, Fredou prenait rarement le temps de m’écouter et de me signifier l’importance que j’avais pour elle. Maintenant qu’elle m’a perdu, elle m’écrit ce que j’aurais souhaité entendre (et vivre) à l’époque. Ne voulant pas m’étendre sur ce sujet ni sur la disparition de mon père, je lui ai simplement répondu « Merci ».

   Richard a pris un peu d’avance : je le vois monter son kayak sur la berge un peu plus loin. Il m’attend assis sur une roche. Lorsque je le rejoins enfin, il me tend une bouteille de whisky déjà entamée. C’était donc ça, la « collation ». Après trois ou quatre gorgées, Richard se livre à cœur ouvert.

   — Enfin, on peut se parler entre hommes. Gail dit que les femmes sont faites pour parler et les hommes pour écouter. Ça ne me laisse pas beaucoup de place. Elle n’est pas méchante, mais elle veut tout contrôler. J’avoue que ça fait souvent mon affaire : je n’ai pas besoin de me casser la tête à prendre des décisions pour la maison, pour nos finances; elle s’occupe de tout. Ne pense pas que je suis un homme mou qui laisse passer n’importe quoi. Quand j’en ai assez, je pars en kayak, j’apporte ma petite bouteille de whisky, c’est la belle vie. Oui, monsieur, c’est la belle vie ! Au moment où j’ai rencontré Gail, j’avais des problèmes de drogue. C’est elle qui m’a remis dans le droit chemin, qui m’a aidé à tout arrêter. Elle m’a aussi ramené à l’église. C’est grâce à elle, tout ça, c’est grâce à elle que je suis heureux. Prends une autre gorgée !

   Richard me semble être un pauvre type qu’on a empêché de parler et d’agir comme il l’entend depuis des années.

   — Qu’est-ce qu’attend le Québec pour devenir indépendant, pour se séparer du Canada ? me demande soudainement Richard.

   Je trouve ironique que cette question vienne d’un homme qui paraît être si dépendant.

   — Je ne sais pas. L’indépendance ne s’est pas faite quand c’était le temps, je pense que c’est un débat du passé. On vit dans un monde globalisé, le Québec a maintenant plus d’avantages à rester au sein du Canada. Je crois qu’on peut y préserver la langue française sans se séparer.

   — Gail te gronderait si elle t’entendait parler comme ça. C’est elle qui a fait de moi un indépendantiste. Le Québec et l’Écosse se ressemblent. Nous sommes de petites nations fières et énergiques, stoppées dans leur développement par des gouvernements centraux qui n’ont pas nos intérêts à cœur. J’espère qu’un jour nous serons débarrassés de Londres pour prendre seuls nos propres décisions.

   — Vous pensez que ça vous rendrait réellement plus heureux ?

   — Bien sûr ! Les Anglais se foutent de nous, ils profitent de nous. J’espère pouvoir mourir libre.

   — Moi, je crois davantage en la liberté et l’indépendance des individus. Et si l’Écosse devient indépendante, elle se rattachera sûrement à l’Union européenne, non ?

   — C’est possible, mais au moins nous traiterons d’égal à égal avec les autres pays de l’Union.

   — Vous voyez, si le Québec devient indépendant, il restera dans l’ombre des États-Unis, peut-être même plus qu’aujourd’hui. Je crois que le reste du Canada joue le rôle d’un tampon. Si on s’en dissocie complètement, on sera davantage isolés et vulnérables face aux Américains.

   Éméché, Richard lève sa bouteille et boit à la santé de l’Écosse et du Québec.

   — Je suis heureux que Jess ait rencontré un bon gars comme toi, dit-il en me tendant le whisky. Tu es chanceux, elle est plus douce que sa mère. J’envie l’homme qui la mariera. Depuis qu’elle est partie à Londres, ce n’est plus vivable avec sa mère. Maintenant qu’il n’y a plus d’enfant chez nous, Gail est souvent sur mon dos. Elle n’arrête pas de me critiquer. Récemment, elle m’a donné un coup de poing parce qu’elle trouvait que j’avais trop bu. Pourtant, moi, je ne l’ai jamais frappée. 

   Après avoir vidé la moitié de la bouteille de whisky, nous retournons péniblement vers la maison en kayak. Nous sommes accueillis par une Gail en colère : ça fait déjà plus de trois heures que nous sommes partis. Elle enguirlande son mari, qui va se réfugier dans leur chambre sans répondre. Puis sur un ton plus calme mais ferme, elle m’ordonne de m’asseoir à table. Elle m’informe d’abord que Jessica est chez une amie. Et elle ajoute sans faire de pause :

   — Si tu aimes vraiment notre fille, je veux que tu t’installes ici, dans la région, et que tu trouves du travail. Vous pourrez ensuite vous marier. Il est hors de question que mes petits-enfants grandissent loin de moi. Si ce n’est pas ton intention, je te demande seulement une chose : va-t’en le plus tôt possible. Et ne parle pas de cette discussion à Jessica.

   Sans le savoir, Gail me facilite la vie. Elle me force à faire un choix que j’aurais repoussé à plus tard n’eût été de la virulence de son ultimatum. Le lendemain, je quitte en donnant comme seule explication à Jess que je veux poursuivre mon tour du monde. Elle m’accompagne à la gare d’Inverness, les larmes aux yeux. En l’embrassant pour une dernière fois, je ressens une légère tristesse, sans plus.

​​Seuls les premiers chapitres de ce livre sont disponibles gratuitement. Pour lire la suite de ce roman, vous pouvez l'acheter en appuyant sur le bouton suivant, qui vous mènera sur Amazon. 

Chapitre 7 - Gail

Le Tour du monde en 80 femmes

© Dominique Trottier, Éditions Globe-trotter, 2016
Tous droits réservés


ISBN (version imprimée) : 978-2-9816024-0-4
 ISBN (version numérique) : 978-2-9816024-1-1

   “Heart of Jesus… have mercy on us…” En ce dimanche de juin, j’endure la récitation de prières interminables à la St. Mary’s Catholic Church, une église de pierres grises du 19e siècle sise au bord de la rivière Ness, un prolongement du loch du même nom. Jessica et ses parents ont insisté pour que je les accompagne à la messe à Inverness. Je n’avais pas remis les pieds dans une église depuis les obsèques de maman.