J’arpente Édimbourg et m’émerveille à presque tous les coins de rue devant la magnificence de l’architecture médiévale. De nombreux touristes commencent à affluer dans la capitale écossaise à l’approche de la saison des festivals. Cependant, je ne me lie avec personne. Pour une raison qui m’échappe, je crains le contact avec autrui tout en le souhaitant. Je vis une étrange solitude dans la foule. Parmi des milliers d’humains, je me sens comme un atome isolé, plus seul même qu’avant ma rencontre avec Becky.

   Après trois jours de malsaine masturbation touristique, je retourne à Londres. Hélas, Becky n’est plus à l’auberge de Notting Hill. Heureusement, Kate non plus. Voilà d’autres filles que je ne reverrai probablement jamais, à moins peut-être que Becky ne réalise son rêve de devenir une star internationale.

   Le surlendemain, je prends l’Eurostar sous la Manche en direction de Paris. La tante de Karim, mon copain d’université obsédé sexuel, doit venir me rejoindre à la Gare du Nord. Karim est Marocain, mais une partie de sa famille vit en région parisienne. À sa demande, sa tante Rachida a accepté de m’héberger chez elle.

   Fred, je tiens à te prévenir, ma tante est une musulmane traditionnaliste. Il faudra bien te tenir chez elle; pas de conneries, m’a écrit Karim par courriel. Cet avertissement m’a laissé perplexe. Devais-je accepter cette hospitalité, me sentirais-je à l’aise dans un tel contexte ? Puis je me suis rappelé que mon périple visait notamment à vivre des expériences déstabilisantes et à me confronter à des réalités qui me sont inconnues. J’ai donc finalement accepté l’offre.

   Je m’assieds au point de rencontre prévu, à proximité du panneau des arrivées de la Gare du Nord. Après une brève attente, j’aperçois une femme voilée d’un certain âge qui se dirige vers moi avec un large sourire. Je me lève pour lui serrer la main; elle passe tout droit et se précipite dans les bras d’une autre femme portant le hijab. Gêné par cette situation, je me rassieds sans regarder autour de moi, de crainte que quelqu’un se bidonne.

   En attendant la tante Rachida, je me plonge dans mon guide sur Paris. Il y est question des principales attractions touristiques de la ville, de façon générique. Pratique mais peu original, il est formaté comme mon guide de Londres. Becky m’inciterait sûrement à m’en débarrasser, pour mieux suivre le courant, comme elle me l’a enseigné.

   — Bonjour, vous êtes bien Frédérik ?

   Je relève la tête. J’ai une réaction instantanée dans mon pantalon. Devant moi se tient une magnifique Beurette d’environ 30 ans, portant un short moulant et un top décolleté. Ma queue est déjà dure, je suis tout rouge, j’ai de la difficulté à la regarder dans les yeux.

   — Vous… vous êtes la tante de Karim ? que je demande, incertain.

   — Oui, c’est bien moi, Rachida.

   Karim s’est bien foutu de ma gueule. Avec son avertissement, je ne pouvais m’imaginer que sa tante était si jeune et sexy. Je tenais pour acquis qu’elle devait être plus âgée et couverte de la tête au pied, en « bonne » musulmane. Merci Karim, sacré farceur, sacré cochon ! Allah est grand !

   — Avant d’aller chez moi, tu veux bien m’accompagner aux Puces de Saint-Ouen ? me demande Rachida d’une voix mielleuse.

   — Euh… qu’est-ce que c’est ?

   — C’est un grand marché d’antiquités très chouette, tu verras.

   Je laisse mon énorme sac à dos en consigne, et nous prenons le métro en direction de Saint-Ouen. Dans le wagon, assis face à Rachida, je peine à ne pas mirer trop intensément ses longues jambes ambrées et sa poitrine voluptueuse. Je questionne Rachida sur sa vie : elle est célibataire sans enfant et elle travaille comme « créatif » pour une grosse boîte de publicité.

   — Ah, tu fais partie des gens qui polluent notre environnement visuel, que je lui lance d’un ton faussement provocant.

   — Je ne pollue pas uniquement l’environnement visuel, mais aussi télévisuel et virtuel sur le Web, qu’elle réplique d’un rire assumé. 

   En arrivant aux Puces, Rachida m’explique qu’il s’agit en fait de plusieurs marchés juxtaposés — certains couverts, d’autres en pleine rue piétonne — dans lesquels on peut dénicher « tous les trésors du monde ». Nous commençons par une section où l’on trouve surtout de l’art africain. La foule est dense, de nombreux clients et vendeurs à la peau d’ébène portent des boubous ou des pagnes aux couleurs vives. Puis nous passons à une section plus huppée de commerces couverts, où sont exposés des tableaux et des meubles antiques français, surtout du 18e et du 19e siècle. Rachida s’intéresse à une table basse en bois massif, circa 1850. La base et les côtés sont sculptés de jolis motifs dont la nature m’échappe. L’antiquaire en demande 400 euros. Rachida en propose 200. Il dit qu’il ne peut descendre en dessous de 350. Elle offre 275. Il refuse net. Elle me prend par le bras, et nous quittons.

   — Les Français sont durs en affaires, plus que les Arabes, affirme-t-elle avec dépit. 

   Nous poursuivons notre tournée dans un marché plus populaire, où l’on trouve à peu près de tout, des vieux jouets d’enfants aux livres anciens, en passant par des vêtements de styles, de qualités et d’origines diverses. Devant une échoppe de grigris et de sorcellerie, Rachida demande à un badaud de prendre une photo de nous et elle s’empresse de l’afficher sur Facebook. Elle veut aussi m’envoyer une « demande d’amitié ». Je lui révèle l’inavouable : je n’ai plus de compte Facebook depuis au moins deux ans. 

   — Quoi ? Mais tout le monde est sur Facebook. Si tu n’es pas sur Facebook, tu n’existes pas !

   — Eh bien, c’est ça, je n’existe pas et j’en suis fier. Je ne comprends pas cette manie qu’ont les gens de mettre leur vie en scène sur le Web, dans des réseaux soi-disant sociaux. L’intimité et l’humilité sont en voie de disparition.

   — Tu es un jeune dinosaure, ça me plaît, dit Rachida en me chatouillant le flanc gauche, ce qui suffit à me faire rebander.

   Mon érection se maintient pendant que nous marchons côte à côte. Elle ne s’éteint graduellement que lorsque nous nous arrêtons devant un stand de vieilles cartes postales. On y trouve des milliers de cartes jaunies datant surtout de la fin du 19e siècle et du début du 20e. Je me sens comme un voyeur en lisant le contenu personnel de certains messages écrits à la main. J’ai été désolé d’apprendre la mort de ton père, j’aurais aimé être auprès de toi pour pouvoir te consoler, écrivait de Londres un certain Robert à son amoureuse, Albertine Mabit — ça ne s’invente pas —, le 28 juillet 1897, à l’endos d’un dessin de l’Abbaye de Westminster. S’il avait vécu aujourd’hui, Robert aurait publié ce message sur la page Facebook d’Albertine. Des dizaines, voire des centaines, de soi-disant « amis » auraient cliqué sur « j’aime ». J’aime quoi au juste ? La délicatesse de Robert ou la mort de monsieur Mabit, le père d’Albertine ?

   Je trouve une autre carte postale qui me trouble particulièrement. Elle a été postée de Normandie, en août 1939, soit moins d’un mois avant le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. La photographie en noir et blanc montre la plage de Dieppe, qui sera le lieu trois ans plus tard d’un débarquement catastrophique pour les forces alliées. Il y est écrit : Mon cher René, Ta présence me manque. J’attends impatiemment ton retour de Paris pour notre mariage. Colette. Colette, comme ma grand-mère. Je me demande si René et Colette ont finalement pu se marier, s’ils ont survécu à la guerre et s’ils ont eu de la descendance. Fasciné par ce mystère, j’achète cette carte pour seulement un euro.

   Alors que nous recommençons à marcher dans la foule, Rachida pousse un cri de frayeur. Un homme vient de lui arracher son sac à main. Il détale en courant. Je me mets à sa poursuite.

   — Non, Fred ! Non ! Reviens ! s’époumone Rachida.

   Je continue tout de même à courir, je rattrape le voleur et le plaque au sol. Il lâche le sac, se relève et s’enfuit. Je reviens vers Rachida en affichant un air triomphant. Elle me gronde gentiment avec un sourire espiègle.

   — Tu n’aurais pas dû jouer au héros. Il aurait pu te blesser s’il avait eu un couteau. On ne sait jamais avec les Roms; ils sont tellement désespérés, ils sont prêts à tout pour quelques euros.

   — Les Roms ?

   — Tu ne connais pas les Roms ?

   — Non...

   — Ce sont des Gitans, des Tsiganes, des Romanichels. Ils viennent surtout de Roumanie, mais ils n’ont aucun statut légal. Ils ne peuvent pas avoir de permis de travail et n’ont pas droit à l’aide sociale, alors ils se déplacent un peu partout en Europe et ils érigent des camps de fortune où ils peuvent, sur des terrains vagues, jusqu’à ce qu’on les expulse. Il y en a beaucoup en région parisienne.

   — Ils vivent comme des sans-abris ?

   — En fait, ils vivent surtout dans de vieilles caravanes ou des baraques en bois, tous ensemble, dans des campements improvisés. Regarde cette femme là-bas; c’en est une. Elles sont toutes habillées comme ça, avec de longues robes et des châles qu’elles portent sur la tête.

   — C’est fou qu’il y ait des Européens sans statut. On se croirait dans le tiers-monde.

   — Je sais bien… Et ça ne s’améliore pas avec la montée de l’extrême droite. Mais même si leur situation est déplorable, tu dois être prudent avec ces gens-là. Leur seul moyen de survie, c’est de mendier et de voler. Tu as pris des risques en rattrapant ce Rom.

   Plus tard, nous récupérons mon sac à dos à la consigne de la gare et nous nous rendons chez Rachida, dans le sixième arrondissement, en plein cœur de Paris. Son appartement est luxueux et spacieux pour une personne seule.

   — Ça semble être payant, la publicité.

   — Il faut bien, on vend notre âme au diable.

   — Es-tu du genre à proposer des pubs de filles à moitié nues pour vendre de la bière ?

   — Pour qui me prends-tu ? Moi, je fais dans l’humour intelligent et la subtilité.

   — Alors je n’ai jamais vu tes pubs, c’est sûr.

   — Tu as de gros préjugés sur notre industrie, qui est si vertueuse et honnête, qu’elle dit d’un ton sarcastique. En fait, j’ai une campagne qui cartonne bien en ce moment et qui n’est pas bête du tout. On n’est jamais mieux servie que par soi-même; c’est un slogan pour vendre de la lingerie.

   — J’savais bien, on revient aux femmes pratiquement à poil.

   — C’est une obsession pour toi ! T’es un jeune libidineux, me lance-t-elle avec une pointe de désir dans les yeux.

   — Et tu le crois vraiment, que les femmes ne sont jamais mieux servies que par elles-mêmes ?

   — Ça dépend. Mais je te préviens, ce soir tu dors sur le canapé.  

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   Le lendemain matin, un lundi, Rachida me laisse la clé de son appartement avant de quitter pour le travail.

   — Je ne ferais pas ça avec n’importe qui. C’est bien parce que Karim m’a dit que je pouvais te faire confiance. 

   Elle porte un tailleur argenté composé d’une courte jupe qui laisse entrevoir la bande en dentelle de ses bas de nylon. Tous ses collègues masculins hétéros banderont, tandis que ses rivales féminines baveront de jalousie, j’en suis sûr.

   Maintenant que Rachida est partie, je dispose enfin d’un havre pour prendre une première journée de congé de mon état de voyageur. Il est éreintant d’être un touriste en déplacement, constamment à l’affût de nouvelles expériences. Aujourd’hui, je me promets de ne rien faire, de ne pas sortir de l’appartement, de simplement regarder la télé et de surfer sur Internet.

   Rachida a raison de me faire confiance : mon éthique personnelle m’empêcherait de voler quoi que ce soit ou encore de fouiller dans ses documents personnels. Je ne peux cependant m’empêcher de regarder dans son tiroir de sous-vêtements. En fait, je devrais parler au pluriel, puisque Rachida n’a pas moins de trois tiroirs de lingerie fine érotique. J’y trouve aussi un godemichet et un vibrateur. Je comprends où elle a trouvé l’inspiration pour son slogan publicitaire.

   Penaud de ne pas être parvenu à la baiser, je mets son slogan publicitaire en pratique. Je prends l’un de ses kits, composé d’un string, de porte-jarretelles, de bas en dentelle et d’un bustier rouge translucide. Je me couche ensuite dans son lit, qui est défait et qui dégage l’odeur pétillante de son parfum aux agrumes. En l’imaginant nue sur moi, je me masturbe d’abord dans sa culotte, puis dans son bustier avec son porte-jarretelles autour de ma queue. Le fait de déposer un peu de mon liquide pré-éjaculatoire dans ses dessous m’excite au plus haut point. Je me laisse emporter par mes sensations et je finis par éjaculer pleinement dans ses sous-vêtements, qui sont maintenant tout gluants. Pour éviter qu’elle ne se rende compte de mon intrusion, je mets son kit dans la machine à laver. J’en profite pour laver mes vêtements sales en même temps.

   L’esprit en paix, satisfait de cette initiative, je vais consulter mes courriels sur l’ordinateur de Rachida. Mon espoir de recevoir des excuses de la part de ma tante Nathalie est encore déçu; elle ne m’a pas réécrit depuis son message accusateur. En fait, mon dernier courrier électronique reçu provient de la Sûreté du Québec, de la sergente-enquêtrice Jocelyne Barré.

   Monsieur Turmel, nous avons été informés que vous avez appris la disparition de votre père par l’intermédiaire de votre tante. Une enquête policière est actuellement en cours pour tenter de le retrouver et d’éclaircir les circonstances de cette disparition. C’est pourquoi nous voulons vous interroger dès que possible, malgré le fait que vous vous trouviez actuellement à l’étranger. Trois possibilités s’offrent à vous. La première et la plus sensée serait de rentrer au Québec. Si telle n’est pas votre intention pour le moment, nous vous invitons à vous présenter à un poste de police du pays où vous êtes actuellement, d’expliquer la situation et de demander aux autorités locales de nous contacter pour que nous puissions organiser un entretien en vidéoconférence. Enfin, si cette option ne vous convient pas, nous pourrions avoir un premier contact audio et vidéo via le service Skype.  

   Je n’ai pas envie de parler aux policiers, mais peut-être me foutront-ils la paix si je les contacte par Skype. J’écris un message pour proposer une discussion dès aujourd’hui.

   L’alarme indiquant la fin du cycle de lavage se fait déjà entendre. De mauvaises surprises m’attendent : mon t-shirt blanc et mes chaussettes blanches sont devenus roses. Mon bermuda, à l’origine beige, est maintenant d’une teinte vaguement saumonée. Pire, mon sperme ne s’est pas complètement dissipé de la lingerie rouge de Rachida : il a formé des grumeaux dans la dentelle et le tissu translucide. Je tente d’enlever les résidus à la main dans l’évier. Toutefois, certains d’entre eux semblent être incrustés dans le textile. Paniqué, je remets le kit au complet dans la machine à laver dans l’espoir que toutes les taches disparaissent.

   Je retourne ensuite sur Internet pour lire un message de Frédérique. Elle se dit déçue et inquiète de ma courte réponse à son dernier courriel, un simple « Merci ». Par ailleurs, elle m’écrit qu’elle accepte maintenant la fin de notre relation, mais elle ajoute que nous serons liés à jamais. Je ne comprends pas sa logique. En fait, j’ai de la difficulté à interpréter la façon de penser des femmes en général. Pour la rassurer, je compose une réponse un peu plus élaborée que la dernière.

   Chère Frédérique, je suis désolé de ne pas t’avoir mieux répondu la dernière fois. J’étais pressé et sous le choc de la disparition de mon père. Comme tu le sais, je ne suis pas du genre à vouloir parler lorsque des événements difficiles surviennent, je préfère vivre ma peine en silence. Malgré cela, tout se déroule bien pour moi. Je suis à Paris, après avoir visité Londres et l’Écosse. En voyageant, j’apprends beaucoup sur moi-même et sur les autres. Prends soin de toi ! Fred 

   Je relis mon texte la larme à l’œil. Je clique sur l’icône « envoyer » au moment où l’alarme sonne de nouveau. Inquiet, je me précipite vers la machine à laver. Les souillures sont encore apparentes. Et un malheur survenant rarement seul, les sous-vêtements ont rétréci. Il ne me reste qu’une option : cacher la lingerie abîmée de Rachida au fond de mon sac à dos, en espérant qu’elle ne se rende compte de la disparition que beaucoup plus tard ou peut-être même jamais. Décidément, il n’y a pas de crime parfait.

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Dominique Trottier, journaliste et écrivain

Chapitre 8 — Rachida