Dominique Trottier, journaliste et écrivain

 Copyright © 2015 Dominique Trottier. Tous droits réservés.  

Noël à Kinshasa : sourires et pagaille

Au coin d’une ruelle, j’ai donné un petit camion et une balle à Mwenze (remarquez, il n’a qu’une seule sandale).  Il n’a pas souri, mais il s’est empressé de m’envoyer la balle avec les pieds, comme si c’était un ballon de foot (soccer). Ce moment et les autres l'entourant m’ont aidé à saisir la différence entre la « simple » pauvreté et la misère extrême ; entre le fait d’être aimé et celui d’être abandonné.  
 

Des enfants bien habillés à Noël. La plupart d'entre eux ont probablement la chance de vivre avec des parents adéquats, qu'ils soient pauvres ou non. S'ils ne sourient pas, c'est possiblement parce qu'ils sont "intimidés" de se faire prendre en photo par le Mundele (Blanc) que je suis, alors que leurs parents  leur font des "tatas" derrière.   

Dominique Trottier – Kinshasa - 25/12/2015

Quelle sortie de Noël j’ai connue aujourd’hui dans les rues de Kinshasa ! À l’origine, j’avais prévu ne rien écrire concernant cela, parce que c’est le genre de chose qu’il vaut mieux faire en silence, simplement par principe, et non pour se mettre de l’avant. Mais l’expérience m’a tellement « frappée », aux sens propre et figuré, que je ne peux m’empêcher de la partager avec vous.

Puisque je passe le temps des fêtes cette année dans un pays, la RDC, où la majeure partie de la population vit dans la pauvreté (parfois extrême), j’ai décidé de recréer aujourd’hui un rituel que répétait chaque année une bonne amie Péruvienne. À Noël, elle achetait beaucoup de petits cadeaux pour enfants et allait les distribuer dans les quartiers les plus pauvres de Lima, la capitale. Lorsque je vivais là, en 1999, elle m’a « entrainé » dans son aventure et ce fut une expérience inoubliable. Nous tentions de détecter les enfants « les plus pauvres des plus pauvres », c’est-à-dire ceux qui n’avaient probablement rien reçu pour Noël, même pas un bonbon. Lorsqu’ils ouvraient nos petits sacs cadeaux, leurs yeux ternes s’illuminaient comme si on leur avait offert la lune.

Cette année donc, 16 ans plus tard, j’ai décidé de faire la même chose à Kinshasa. Sauf qu’ici, on n’a pas à se rendre dans les « quartiers pauvres » pour trouver la misère. Celle-ci côtoie la richesse même dans des quartiers relativement aisés, comme le mien.  

Avec des sacs bien remplis de cadeaux, j’ai arpenté des rues de commerçants à la recherche des enfants « les plus pauvres des plus pauvres », c’est-à-dire des enfants abandonnés vivant dans la rue ou des enfants de parents totalement indigents. En cette journée de Noël, la distinction entre les enfants « simplement » pauvres et les enfants « extrêmement » pauvres était plus facile à faire que d’habitude. Les enfants pauvres qui ont de bons parents étaient vêtus de leurs habits du dimanche (comme le groupe de magnifiques enfants sur la première photo), alors que les enfants abandonnés portaient comme d’habitude des vêtements très sales, parfois pieds nus ou avec une seule sandale (il n'est pas rare de voir des gens marcher avec une seule sandale dans les rues de Kinshasa).

Je savais que je devais être prudent, afin de ne pas susciter trop d’attention et de convoitises. J'offrais donc discrètement et rapidement mes cadeaux aux enfants qui semblaient être les plus démunis, lorsqu’il n’y avait pas trop de gens autour de nous. À un moment, au coin d’une ruelle, j’ai donné un petit camion et une balle à Mwenze, le garçon sur la deuxième photo (remarquez, il n’a qu’une seule sandale).  Il n’a pas souri, mais il s’est empressé de m’envoyer la balle avec les pieds, comme si c’était un ballon de foot (soccer). Nous avons joué comme ça pendant quelques minutes, et d’autres garçons (tous âgés d’une dizaine d’années) se sont approchés. L’un d’eux, qui portait une belle chemise déchirée d’un côté et un beau pantalon un peu trop court, m’a demandé avec un grand sourire que je lui donne également un cadeau. Les autres garçons qui l’accompagnaient étaient un peu mieux habillés que lui, et ils en voulaient eux aussi. Je leur ai gentiment dit : « Vous êtes bien habillés aujourd’hui, vous avez sûrement des parents qui s’occupent de vous. Je donne des cadeaux aux enfants qui n’ont vraiment rien ». Sans insister, ils se sont mis à rire de façon insouciante comme des enfants aimés, alors que Mwenze était toujours incapable de sourire, même si je sentais que mes petits cadeaux lui faisaient du bien. Ce moment m’a aidé à saisir la différence entre la « simple » pauvreté et la misère extrême ; entre le fait d’être aimé et celui d’être abandonné.  

Mais je n’étais pas au bout de mes surprises. Alors que je revenais vers chez moi et qu’il ne me restait que 5 ou 6 petits cadeaux à distribuer, j’ai aperçu un garçon nu-pieds et mal vêtu. Je suis allé lui donner un petit camion, et j’ai aussitôt été assailli par une horde d’enfants qui criaient et qui frappaient pour m’arracher mes sacs. Ils étaient au moins une vingtaine, et quelques mères de famille se sont ajoutées à eux, non pas pour calmer le jeu, mais pour réclamer des cadeaux pour leurs petits. Je me suis fait arracher le sac qui contenait des poupées par un garçon. Et un autre, le plus grand et le mieux habillé, tentait de m’arracher le sac de camions en bousculant les autres. Il m'a dit : « Je l’ai attrapé en premier, c’est à moi ! ». Même si c’était un enfant, je ne pouvais m’empêcher d’y voir de la graine de futur dictateur. Pendant des dizaines de secondes qui m’ont paru être des minutes, j’ai retenu le sac en recevant beaucoup de « petits coups » de tous les côtés (en cumulant les « petits coups », ça finit par faire mal). Je ne voulais pas laisser à tous ces enfants l’impression qu’il fallait tout simplement frapper pour obtenir quelque chose, et encore moins céder à la loi du « plus fort », comme ça se passe malheureusement depuis trop longtemps chez les adultes dans ce pays.    

De peine et de misère, j’ai réussi à arracher le sac au « futur dictateur » et j’ai passé en douce les deux derniers camions à des enfants plus petits qui me semblaient aussi plus pauvres à première vue. Puis j’ai rapidement quitté les lieux. Deux hommes qui observaient la scène m’ont dit « merci ». Mais la pagaille que j’ai créée contre mon gré m’a déstabilisé : c’est pourquoi je ressens le besoin d’écrire.

J’espère de tout cœur que les enfants de ce pays ne reproduiront pas les erreurs de leurs aînés.