Dominique Trottier, journaliste et écrivain

© Dominique Trottier, Éditions Globe-trotter, 2016
Tous droits réservés

ISBN (version imprimée) : 978-2-9816024-0-4
 ISBN (version numérique) : 978-2-9816024-1-1

       Je ne connaissais rien de la vie ni des femmes. Dès que je l’aperçus dans son infinitésimale robe soleil blanche virginité, mon cœur et ma queue s’emballèrent. Crinière bouclée ambrée sur peau couleur de miel. Traits fins, pointus, racés. Regard sombre, perturbant, perturbé. Malaise ou émoi teinté de feinte indifférence ? Je subis alors une première panne de cerveau. Gauchement, je mirai intensément sa florissante poitrine, pleine de promesses généreuses. Puis ses jambes. Oh, des jambes au bout desquelles on souhaiterait mourir ! Élancées et consistantes, lisses, affermies et… Devant elle, je perdais mes mots comme un idiot. Physiquement, plastiquement, sexuellement, elle correspondait à l’image d’un idéal — de mon idéal féminin — que je n’avais su jusqu’alors définir. Elle s’appelait Frédérique. Moi, c’est Frédérik. Niaisement, j’y vis un signe du destin. Elle aussi.

       C’était l’été de nos 16 ans, au Festival de musique de Trois-Rivières. L’attirance était plus forte que la peur du ridicule et de l’inconnu. Le soir même, au son de l’exécrable musique d’un groupe rock sans talent, dans une foule de milliers d’inconnus suintants, à peu près tous consanguins à divers degrés, nos bouches s’aimantèrent. Nos langues s’emmêlèrent malhabilement. Nous échangeâmes des litres de salive; je ne savais plus comment avaler ou respirer.

       Dans les jours suivants, sous le puissant effet des hormones adolescentes, Fredou voulut que nous devenions formellement un couple, ce qui fut officialisé à la face du monde sur Facebook. Dans notre entourage, on nous trouva des surnoms kitsch. « Freddy et Fredou », « les deux Fred » et « Fred au carré », comme si nous n’étions plus qu’une entité. Ce dernier surnom me répugnait moins que les deux autres. Un Fred fois une Fred égale deux corps qui n’en forment plus qu’un.

       L’équation complète se réalisa dès notre troisième semaine de fréquentation. Tous deux puceaux, nous avions planifié la chose minutieusement. En fait, il serait plus juste de dire que Fredou avait décidé de tout et que je n’avais eu d’autre option que d’entériner ses choix, qui au demeurant me convenaient parfaitement. Cela allait avoir lieu dans ma chambre, chez ma mère, pendant son absence. Nous n’avions pas besoin de capote, puisque Fredou prenait déjà la pilule pour régulariser ses règles.

       Lors des préliminaires, j’étais si nerveux à l’idée de pénétrer ce corps étranger que je n’arrivais pas à bander. Quelle honte, quel malheur ! Après des années de masturbation quotidienne sans faille, voilà que se déclarait une impuissance prématurée avant même le début de ma carrière de baiseur. Calmement, comme une femme mature et expérimentée, Frédérique me chuchota à l’oreille de me relaxer, qu’elle n’était pas pressée. Par ses paroles réconfortantes, elle provoqua une érection tardive, qui manquait toutefois de tonus. Pour remédier à cette semi-mollesse, je l’embrassai goulûment tout en caressant maladroitement son sexe humide. Puis fébrilement, en tremblant, j’essayai d’enligner ma déficiente verge dans son territoire inexploré.

       Par secousses, je me frayai difficilement un chemin. Frédérique réprimait de petits cris de douleur, qui s’apparentaient à des murmures de plaisir. J’arrêtai brièvement mon mouvement, alors que mon sexe se gonflait enfin à sa pleine capacité. Fredou m’implora de continuer, de la dévirginiser « jusqu’au bout », avec une mimique laissant deviner qu’elle souffrait tout en savourant cette expérience inédite, aigre-douce. Mon sperme précoce de jouvenceau s’écoula en elle deux minutes plus tard. 

       Lorsque je me retirai, mon phallus était ensanglanté, comme un couteau qui eut servi à poignarder. Ma fierté de mâle était entamée par un profond sentiment d’imposture. J’avais tué une fillette pour faire naître une femme.

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       Malgré notre jeune âge, Frédérique et moi formions un vieux couple. Après les découvertes sexuelles et la magie des premiers mois, nous nous empêtrâmes dans des habitudes sans fantaisies et des routines bien ancrées, trop ancrées. Elle m’avait sorti des jupes de ma mère, pour mieux m’enfermer sous les siennes. En ce début de 21e siècle, à l’heure de la mondialisation, nous agissions comme des vieillards gâteux en nous restreignant aux limites de notre petit univers connu. En ce sens, nous nous différenciions peu d’une dizaine de générations d’ancêtres sédentaires nous ayant précédés, qui descendaient pourtant de véritables aventuriers, partis de France et arrivés dans la région de Trois-Rivières au 17e siècle. Trois-Rivières, deuxième plus ancienne ville de l’Amérique française, si banale dans son architecture de ville moyenne nord-américaine, mais si privilégiée de par son emplacement exceptionnel, au confluent de l’imposant fleuve Saint-Laurent et de la majestueuse rivière Saint-Maurice, séparée en trois canaux, qui finissent par se rejoindre, comme tous les chemins mènent à Rome, dit-on. C’est donc là — aux Trois-Rivières comme disaient les anciens — que je naquis, que je grandis, que je prévoyais me reproduire et mourir. J’avais bien eu des rêves d’aventures lointaines dans mon enfance, mais Fredou avait tôt entrepris de me convaincre qu’il n’était pas souhaitable de les réaliser.

       Pratiquement tous les jours de semaine, après l’école, je l’accompagnais chez elle. Nous passions la majeure partie de notre temps dans sa chambre, au sous-sol du bungalow de ses parents, à parler de banalités, à faire nos devoirs, à nous accoupler en silence — pour épargner les oreilles de sa mère et, surtout, de son paternel — et à écouter de la musique qu’elle aimait. Fredou avait le monopole sur toutes les questions de « goût », qu’elles fussent d’ordre artistique, vestimentaire ou autre. Ses désirs devaient être les miens.

       Nous ne sortions du cachot doré qu’était sa chambre que pour manger rapidement avec ses parents, très discrets et effacés, qu’elle menait par le bout du nez, comme elle le faisait avec moi. Nos week-ends se constituaient de la même étoffe que les soirées de semaine. Nous ne fréquentions plus nos amis respectifs, nous vivions quasiment en autarcie. Je ne retournais chez ma mère que pour dormir; parfois, de moins en moins.

       Ce régime bêtement fusionnel dura près de quatre ans. Notre couple commença à se désagréger lorsque nous quittâmes Trois-Rivières pour aller étudier à l’université dans la grande ville, Montréal : Frédérique en sciences infirmières; et moi, en journalisme. J’avais harcelé Fredou pendant plus d’un an avant qu’elle n’accepte de m’y suivre. Elle avait posé une condition : nous devions retourner vivre dans notre bled à la fin de nos études.

       En août de l’an dernier, nous emménageâmes donc dans un appartement trop petit et trop cher du Plateau-Mont-Royal. Frédérique le décora à son goût; elle refusa mes deux ou trois suggestions. Je ne m’y sentais pas vraiment chez moi.

       Dès le début des cours, quelques semaines plus tard, la dynamique de notre couple se modifia. Je ressentais le besoin de connaître d’autres gens, de découvrir de nouvelles réalités, de m’exprimer, d’explorer. Frédérique réagit à mon nouveau désir d’émancipation en tentant de renforcer son emprise sur moi. Elle exigeait que nous passions tous nos temps libres exclusivement ensemble et que je lui fasse un compte-rendu détaillé de chaque moment vécu sans elle.

       J’en vins à lui mentir sur mes obligations scolaires pour me réserver des plages de liberté. Alors qu’elle me croyait occupé à la bibliothèque, je prospectais la ville avec mon nouveau groupe de potes du programme de journalisme, à la recherche de plaisirs inédits. Il y avait Karim, un Marocain déjanté aux propos souvent grivois; Martin, un Belge freluquet et imberbe surnommé Tintin; Pénélope, une Française complexée et dépressive en programme d’échange; et Marie-Josée, une Acadienne rigolote. Ensemble, nous refaisions le monde en fumant des joints au Mont-Royal; nous découvrions de nouvelles musiques en faisant la tournée des bars; nous voyagions par les sens en fréquentant des restos dits « ethniques » et des cinémas présentant des films de répertoire; et lorsque nous n’étions qu’entre garçons, nous allions voir les strip-teaseuses sur Sainte-Catherine. Nos études en devinrent accessoires. J’avais la sensation d’avoir accès à de nouvelles sources d’énergie et d’oxygène. Jamais auparavant n’avais-je eu l’occasion de fréquenter des gens aux horizons si vastes et diversifiés.

       Bien vite, Frédérique se douta de mes incartades à la vie stricte qu’elle voulait m’imposer. Elle monta discrètement un dossier contre moi, à mon insu. Elle fouillait dans mes poches et dans mon sac à dos pour accumuler tout ce qu’elle pouvait trouver comme preuves incriminantes, qu’il s’agisse de tickets de cinéma ou d’additions de restaurants. Elle consultait aussi mon téléphone pour noter les numéros de mes nouveaux copains, la fréquence à laquelle je les appelais et le contenu des textos échangés. Il n’y avait pourtant là rien de bien compromettant.

       Le soir de l’Halloween, en octobre dernier, Frédérique m’accueillit à l’appartement dans un déguisement affriolant, quoique convenu, d’infirmière sexy. Elle se jeta à mes pieds et mangea voracement mon membre et mes testicules, comme s’ils eussent été le plus somptueux des festins. Elle avala ma semence jusqu’à la dernière goutte, comme s’il s’était agi d’un élixir divin. Béat, je m’allongeai sur le canapé, en extase.

       Ma surprise et mon allégresse étaient d’autant plus grandes que Frédérique se montrait habituellement dédaigneuse lorsque je la suppliais de me sucer. Elle n’aimait pas le goût de ma queue, même quand celle-ci était propre. Elle se plaignait aussi de la saveur et de la texture de mon écoulement spermatique précédant l’éjaculation finale.

       Après cette fellation inattendue, elle s’étendit sur moi. Je voulus à mon tour la satisfaire, cependant elle m’en empêcha.
       — Il faut que je te parle. Je ne veux plus que tu voies Karim, Martin, Pénélope et Marie-Josée. Je suis ta blonde, c’est avec moi que tu devrais faire des sorties, pas avec des étrangers.

       Dès qu’elle prononça leurs noms, je me sentis coupable. Docilement, je lui promis que je ne les rencontrerais plus à l’extérieur des cours. Dans les mois suivants, je m’astreignis à cette malsaine discipline, mais en partie seulement. Je voyais ma bande de copains uniquement le jour, jamais les week-ends. Malgré mes efforts pour lui plaire, Frédérique se montrait de plus en plus dure et distante envers moi. Elle me critiquait et m’engueulait pour tout ce que je faisais et tout ce que je ne faisais pas. Elle voulait que j’exécute les tâches ménagères à sa manière, que je cuisine comme elle l’entendait, puis elle me blâmait de ne pas prendre assez d’initiatives pour maintenir l’appartement en ordre. Toutefois, elle ne voulait surtout pas que je m’occupe de la lessive, parce que je risquais d’abîmer ses vêtements. Elle me reprochait également de ne plus lui faire l’amour aussi passionnément qu’avant. Pourtant, elle repoussait mes avances au moins trois fois sur quatre. Elle trouvait que je passais trop d’heures devant mon ordinateur, mais me rappelait constamment que je ne devais pas sortir sans elle.

       L’explosion — ou implosion — de notre couple est survenue la semaine dernière quand je lui ai annoncé que je voulais suspendre mes études et partir durant au moins un an, pour faire le tour du monde en solitaire. Elle m’a d’abord engueulé et traité de « christ d’égoïste », comme d’innombrables fois auparavant. Puis devant mon manque de réactivité, elle s’est emportée de plus belle en me poussant et en me frappant. Je l’ai retenue avec difficulté par les poignets, par crainte de la blesser. Elle s’est ensuite écroulée en larmes. Et elle a crié :
       — Si tu pars, c’est fini entre nous ! Pour toujours…


 

 

Chapitre 1 - Frédérique

Trois-Rivières et Montréal

Chapitre 1 - Frédérique

Pour vous mettre en appétit, je vous propose de lire ci-dessous le prologue et le premier chapitre du roman Le Tour du monde en 80 femmes.


Bonne lecture !


Dominique Trottier

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Meurtrier un jour, meurtrier toujours. Peu importe où j’irai dans le monde, les rencontres et les découvertes que j’y ferai, je vivrai toujours avec le poids de ma culpabilité. J’en déduis que je ne suis pas un psychopathe.

Prologue

À toutes les femmes qui ont fait de moi un homme meilleur...